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La belle Canada pour pas cher!

Posted by lutopium sur 19 mai 2008

Plusieurs analystes financiers l’avaient prévu : les banquiers veulent maintenant réviser l’offre visant l’acquisition et la privatisation de Bell Canada.  Suite aux récents déboires qu’ils ont subit sur le marché américain des « sub-prime » et des prêts « à risque », les institutions, représentées par la Deutsche Bank, Citigroup et la Royal Bank of Scotland,  ont fait savoir aujourd’hui qu’ils « ont transmis de nouvelles conditions au groupe d’acheteurs.  Les modifications incluent une hausse des taux d’intérêt, des règles d’emprunt resserrées et des protections accrues pour les banques, amenant des changements majeurs à l’offre initiale… »

Cette transaction confirmera la disparition de la plus importante entreprise canadienne transigée en bourse.  La firme Teachers, représentant les intérêts des professeurs syndiqués et retraités de l’Ontario, est sur le point de s’approprier un des joyaux de l’économie canadienne : le « Bell Téléphone ».  Monopole choyé et protégé par les règles gouvernementales depuis plus d’un siècle,  la compagnie québécoise (BCE a son siège social à Montréal) quittera les bourses de Toronto et de New-York vers les portefeuilles privés du fonds de retraite ontarien, de deux firmes américaines spécialisées le capital-investissement (private equity) et de quelques baîlleurs de fonds.  Des milliers d’actionnaires et de fiduciaires récoltant les habituelles dividendes de ce géant canadien des télécommunications lègueront une partie du patrimoine économique à une poignée d’investisseurs institutionnels.

Lorsque Bell Canada était encore une entreprise publique – liée aux votes des actionnaires et soumise aux exigences des agences de règlementation – les propriétaires, les journalistes et les citoyens pouvaient apprendre facilement ce que prévoyait faire l’entreprise avec les profits générés année après année.  Durant ses années de gloire, Bell Canada a pris quelques risques pour de diversifier et compte aujourd’hui plus de 54 000 employés .  Pionnière de la téléphonie en Amérique du Nord, partenaire de Northern Electric dès 1882 – qui deviendra plus tard Nortel Networks dont elle se départira en 1998, Bell a investi des sommes considérables dans les domaines de l’énergie, de l’immobilier et de l’informatique sans toujours en récolter les dividendes.  Sous le règne de Jean Monty, BCE s’est intéressée au commerce électronique (Emergis, Sympatico), aux satellites (Telesat) et aux médias d’information (CTV, Globe and Mail, TSN).

Rappelons-nous qu’au printemps 2007, quelques grands investisseurs se sont mis à rogner contre les « pauvres performances » de la compagnie de téléphone.  Ayant appris les rumeurs qui voulaient que BCE avait déjà commencé des pourparlers avec les américains, Teachers se déclara intéressée et se joignit à la table.  Il ne s’en fallait pas plus pour rallier des investisseurs avec des dollars plein les poches et des accès privilégiés au crédit pour forcer BCE à se laisser acheter par les grands sauveurs de l’économie de marché et disciples de la croissance économique.

Les sorties publiques de Teachers allaient porter fruit.  Le 30 juin 2007, le conseil d’administration de BCE décide d’appuyer l’offre à 42,75 par action, une transaction évaluée à 51,7 milliards.

Les gouvernements, les journalistes et les analystes financiers ont été très discrets sur cette transaction.  À l’exception des retranscriptions habituelles des communiqués de presse de BCE, rares ont été les experts à nous expliquer les bénéfices et les désavantages de la privatisation de la plus grande entreprise canadienne.  Pourtant, au même titre que l’on tolère indiscutablement le passage des pôteaux de téléphone dans sa cour arrière, il est surprenant que la notion de propriété collective n’est pas été remise en question.  Est-il nécessaire de rappeler que ce sont les « consommateurs » et entreprises qui financent la construction, la modernisation et l’exploitation de ses réseaux depuis plus de 125 ans?  Vous vous souvenez des fréquentes approbations du CRTC visant à permettre à Maman Bell d’investir dans le remplacement de ses installations?

Si les « lois naturelles du marché » ont subtilement décidé de retirer cette entreprise des mécanismes boursiers, il me sera difficile de critiquer telle transaction.  Je trouve tout de même étrange qu’aucun politicien, spécialiste ou journaliste n’ait songé deux minutes à soulever quelques interrogations, au moins pour lancer le débat.  Car il y a ici un grand danger pour l’économie québécoise : les nouveaux propriétaires (dont la majorité canadienne exigée par la loi est questionnée) pourraient être attirés par la vente d’actifs, la sous-traitance, l’impartition ou le démantèlement de filiales.  Qui aurait cru qu’une entreprise d’une telle importance ne serait plus obligée de produire des rapports financiers et partager des informations importantes reliées à des services essentiels?

Et comme les grandes entreprises du merveilleux monde des affaires occidental n’a pas encore été en mesure d’implanter des règles de saine gouvernance, les dirigeants actuels de BCE se répartiront des dizaines de millions de dollars en primes de toutes sortes, que la transaction se concrétise ou non.  Pendant ce temps les lecteurs du Journal de Montréal trouvent que les salaires des techniciens de Bell sont trop élevés…

Mise à jour le mardi 20 mai AM: Le Devoir publie les derniers développements, tels que rapportés par l’agence Presse Canadienne.  Sophie Cousineau, journaliste à La Presse, discute du dilemne se présentant aux actionnaires.  Une bonne synthèse des évènements est présentée par le Globe and Mail.

Mise à jour le jeudi 22 mai AM: Non seulement les acheteurs désirent-ils réviser les conditions du contrat, voilà qu’un autre pavé vient embrouiller la transaction. Suite à un jugement prononcé hier soir (le 21 mai vers 19h00), la Cour d’Appel du Québec n’autorise pas la transaction car, selon les juges, « … BCE n’a jamais pu démontrer en quoi un arrangement ayant un impact économique négatif pour les porteurs de débentures et des bénéfices importants pour les actionnaires puisse être équitable et raisonnable… »

Sur le site Cyberpresse, l’analyste Joseph MacKay de Desjardins suggère « …que le projet de privatisation ne se concrétisera pas en raison des récents développements… »

Photo : Su Bee – Flickr

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